On a rencontré les nouvelles reines de l’anti-gaspillage alimentaire

Et si on arrêtait de jeter nos restes ? C’est le message transmis par Marie Cochard et Florence-Léa Siry dans leurs livres respectifs La Cabane anti-gaspi et Chic Frigo Sans Fric. Toutes deux impliquées dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, elles animaient le 2 juillet une conférence à la REcyclerie, friche responsable et solidaire du 18e arrondissement de Paris, sur le zéro déchet et les techniques anti-gaspi. À cette occasion, nous leur avons posé quelques questions sur le zéro déchet.

Florence-Léa Siry vient du Québec et devient experte du gaspillage alimentaire pendant son activité de traiteur sur les plateaux de tournage. Avec moins de 10 dollars par personne pour faire 3 repas par jour, pas le choix, il faut être inventive et ne rien gaspiller ! Très vite, elle apprend à faire une cuisine jolie et créative avec les produits dont elle dispose. Elle intégre les déchets alimentaires, découvre le concept du zéro déchet, et prend du plaisir à cuisiner. Désormais, elle fait des conférences et rédige des livres sur le pouvoir du zéro gaspi.

Marie Cochard, maman de deux enfants, découvre le principe du zéro gaspi en cherchant une manière de recycler ses biodéchets. Disposant d'un petit jardin mais sans compost, elle apprend rapidement les petites astuces, comme déposer les coquilles d'œuf réduites en miettes au fond du trou de plantation des tomates. Elle recense dans un calepin ses découvertes et, rapidement, entreprend de créer un abécédaire pour s'y retrouver et que chacun sache quoi faire de ses biodéchets. Ni une ni deux, elle part en road-trip à la rencontre de personnes âgées qui ont gardé cette habitude de ne rien jeter, puis sort quelques mois plus tard un livre très complet.


Salut les filles ! Pourquoi se mettre au zéro déchet ? Est-ce juste pour ne plus jeter ?

Florence-Léa : Je crois que c’est pour trouver des solutions pour l’avenir. On ne peut plus continuer à avoir ce mode de vie consumériste, on sature les ressources. Une partie de la population a envie de trouver des solutions pour réduire le rythme, moins s’essouffler et atteindre une meilleure qualité de vie. Il n’y a aucune manière pour moi de me sentir plus vivante ou de mieux m’exprimer qu’en cuisinant zéro déchet. Une fois que tu as pris conscience de tous les déchets que tu jettes, tu ne peux plus revenir en arrière !

Marie : Ton regard change complètement et après tu ne peux plus jeter tout ça. Quand tu as toutes les astuces en tête, tu achètes beaucoup moins car tu sais que tu vas pouvoir tout utiliser. Mon déclic à moi ce fut les chiffres : 45% de la production mondiale de nourriture part à la poubelle et un tiers des produits encore emballés sont jetés ! On est obligé d'opérer un changement dans son mode de consommation quand on sait ça.


Marie, vous avez décidé de ne plus avoir de réfrigérateur. En quoi est-ce utile pour limiter le gaspillage ?

Marie : Il faut voir beaucoup plus loin que ça ! Historiquement, le début du gaspillage alimentaire coïncide avec l’arrivée du réfrigérateur. Le fait d’avoir un grand frigo fait acheter en grande quantité, mais on continue à jeter des aliments du frigo qui pourrissent parce qu’ils sont cachés.


Est-ce que ce n’est pas contre-productif, sachant que le fait de pouvoir entreposer des aliments permet d’éviter qu’ils pourrissent ?

Marie : Qui dit plus de frigo dit plus de produit transformé du tout, on revient à une alimentation hyper simple et plus saine. On mange des produits secs, des fruits et légumes, des épices, des herbes… Très peu de viande ou de poisson, et si on en consomme il suffit de les acheter dans l’heure qui précède la consommation. On obtient un repas avec une céréale, une légumineuse, un fruit ou un légume, une racine, un légume feuille, un condiment et voilà un repas équilibré et sain. Évidemment on achète beaucoup moins en quantité car on ne peut pas tout conserver, et on n’a pas du tout le même rapport à l’aliment, on le respecte et on veut tout utiliser.

Mais attention, on peut malgré tout conserver des choses dans un garde-manger ou un petit congélateur. Ça te permet de stocker une grosse production de viande ou de légumes si tu veux acheter ou cueillir beaucoup d’un coup. Le gros problème aussi ce sont les petits restes, il faut avoir besoin de congeler la petite portion de lasagnes qu’il reste. Il faut aussi prendre l’habitude de débrancher son frigo. La moitié de l’année, il fait assez froid pour conserver ses aliments sur le balcon ou le bord de la fenêtre ! On consomme de l’énergie en permanence alors que ce n’est pas utile.


Alors on fait ses courses beaucoup plus souvent ?

Marie : Non, par contre on va au bout de tout. On continue de faire ses courses une fois par semaine mais en plus petite quantité, et on utilise l’intégralité des aliments. Si on les achète en circuit court, ils ne connaissent pas la case froid donc durent plus longtemps. À la fin de la semaine, je n’ai plus rien et je n’ai rien à jeter ! L’important c’est d’apprendre à prioriser, commencer par ce qui s’abîme vite. Les premiers jours après mes courses, je cuisine les fanes et épluchures, tout ce qui va s’abîmer le jour suivant.

Quelles sont les alternatives pour conserver les aliments malgré tout ?

Florence-Léa : Aujourd’hui on ne sait plus les conserver, on a le réflexe du frigo mais on oublie que ça ne fait que 100 ans que les frigos existent. Ma grand-mère a eu son premier frigo à 28 ans ! Les techniques ancestrales montrent que la meilleure façon de conserver les légumes c’est dans un bac de sable, car tu les replonges dans leur habitat naturel.

Marie : C’est vrai qu’on se sert du frigo comme d’un placard. On y met le café alors qu’il absorbe toutes les mauvaises odeurs, le fromage alors qu’il donne toute son odeur au reste, les œufs alors que la coquille protège des bactéries et à partir du moment où tu les mets au frigo elle devient poreuse… On marche sur la tête ! On a oublié comment prolonger la durée de vie de ses aliments. Il existe pourtant plein de techniques de conservation.

Florence-Léa : 1 vie, 2 vies, 3 vies, c’est mon crédo. Je ne jette rien, je le réutilise dans une autre recette, puis une autre !

Marie : Nous sommes complémentaires puisque moi j’ai travaillé sur de la conservation longue comme la facto-fermentation, ce qui permet de conserver plusieurs mois un légume.


Est-ce que ça ne demande pas trop d’implication ?

Marie : C’est là qu’est la clé ! On vit dans un monde dans lequel il ne faut pas perdre de temps et les choses doivent aller vite. On passe à côté de la vie ! Cuisiner, c’est un moment de plaisir, un moment pour faire plaisir à ses proches et se reconnecter à l’aliment, un mode d’expression. L’implication est essentielle. Au final on gagnera peut-être des années de vie parce qu’on aura "perdu du temps" à cuisiner. Et c’est relatif parce que je ne fais mes courses qu’une fois par semaine, donc je ne prends pas tant de temps que ça. Nos recettes sont basiques et simplifiées, c’est une cuisine familiale, on prend 15 minutes pour faire le repas. Et en plus, une fois à table tu prends bien plus de plaisir à manger.


Avez-vous l’impression d’avoir fait des économies ?

Florence-Léa : Bien sûr ! Moi je n’avais pas le choix en étant traiteur, alors j’ai conservé les recettes classiques de ma grand-mère en les mélangeant à la "cuisine spectacle" des grands chefs, en faisant des mélanges inhabituels comme le curry et le melon par exemple, mais toujours à prix imbattables


Est-ce qu’il y a quelque chose qui vous manque ?

Florence-Léa : Non car je ne me prive de rien, ce n’est pas une contrainte ! Je ne me prive pas d’acheter du Nutella par exemple, simplement je n’en achète pas car j’ai beaucoup plus de plaisir à le faire moi même avec mes noisettes, mes amandes et mon fond de chocolat, et en choisissant mon joli petit pot de verre. Mon bonheur au moins n’est pas éphémère.

Marie : Quand tu fais des économies, que tu manges mieux, que c’est meilleur pour ta santé, la planète et tes proches, rien ne te manque. Tu as un plaisir que tu n’as pas du tout quand tu achètes tout fait.


Allez, une dernière avant la fin. Vos astuces anti-gaspi préférées ?

Florence-Léa : Moi c’est le concept de 1, 2, 3 vies. Ça prolonge mon bonheur de manger un aliment. Je cuisine des haricots une première fois, puis au prochain repas je les assaisonne pour faire une salade, et enfin je les transforme en boulette pour le 3e repas. Mon bonheur est décuplé, car je rends l’aliment à chaque fois plus gourmand sans jamais le gaspiller.

Marie : J’adore le fait de faire trois recettes avec un aliment. C’est tellement jubilatoire ! Pour une simple betterave, je fais une salade avec les feuilles, puis je fais caraméliser les tiges avec un petit sucre roux, et enfin je cuisine la chair. Pour trois goûts différents dans une même assiette avec le même aliment, c’est délicieux et rien n’est jeté !


Retrouvez les conseils de Marie Cochard sur son site, La Cabane Anti-Gaspi, et procurez-vous son dernier ouvrage, Notre aventure sans frigo ou presque... aux Editions Eyrolles, 19,90€.

Retrouvez également l'expertise de Florence-Léa Siry sur son site, Chic Frigo Sans Chic. Son prochain ouvrage, 1,2,3 vies, paraîtra le 5 septembre aux Editions Glénat.