C’est décidé, j’arrête de consommer

© Ilja Freiberg

À Paris, la tendance est à la déconsommation : consommer moins, mieux et autrement. Moins de fast-fashion, moins de produits emballés, moins de plats préparés… Une prise de conscience générale qui transforme le consommateur en déconsommateur, plus réfléchi sur ses dépenses.


Lundi 23 septembre, Paris, 19h05. Eva, étudiante de 25 ans, fait le tour du magasin bio de la place Pigalle à la recherche de cristaux de soude, ingrédient essentiel à la fabrication de lessive, de pastille de lave-vaisselle, ou de nettoyant de salle de bain. Elle finit par demander à un employé du magasin, qui lui sort de derrière un rayon l’ingrédient secret tant désiré. Une fois chez elle, elle le mélangera à du bicarbonate de soude, à du vinaigre blanc, ou à des huiles essentielles. « Fabriquer ses propres produits ménagers ça n’a rien de fou, ça peut paraître dingue mais c’est très facile. Comme tout le monde, j’essaie de faire un truc pour l’écologie, mais j’y gagne aussi sur ma santé car les produits ménagers qu’on trouve dans le commerce sont super toxiques. »

Consommer moins mais mieux, ou déconsommer, c’est le choix que font de nombreux autres Parisiens. Une tendance qui peut être subie, dans le cas où le pouvoir d’achat baisse par exemple, ou volontaire, pour des raisons éthiques, environnementales ou économiques. Le point commun ? Une prise de conscience qui se répand dans la capitale comme un trainée de poudre. Pour preuve, le nombre de produits vendus dans les supermarchés au cours du premier semestre 2019 qui a baissé de 1 % selon les chiffres de la société d'études IRI, le groupe Facebook « Gestion budgétaire, entraide et minimalisme » qui atteint 160 000 membres, ou encore le lancement de Vivre sans ? de Frédéric Lordon, prévu pour mi-octobre à la librairie du Merle moqueur (20e), et qui a battu des records en terme de fréquentation — plus de 6 000 personnes ont répondu présentes sur l’événement Facebook.

Et l’on pourrait continuer longtemps. L’industrie du textile et de l’habillement qui a perdu 2,9% de sa valeur rien qu’en 2018, le marché de la seconde main qui continue son ascension, suivi de près par la tendance du DIY comme sur le site Wecandoo, la lutte contre l’obsolescence programmée avec des cafés de réparations qui ouvrent leur porte aux quatre coins de la capitale comme Repair Café… Conscients de leur impact sur la société, les parisiens font le choix de la qualité plutôt que de la quantité, quand ils ne décident pas tout simplement de sortir du système, comme Thibault, 29 ans. « Je pratique le freeganisme, qui consiste à récupérer les invendus des restaurants, marchés et supermarchés, qu’ils balancent à tout va sans vergogne. Pas parce que je ne peux pas m’acheter tout ça, mais parce que je ne le veux pas. »


Déconsommer pour moins dépenser

Pour Eva, le choix du DIY s’est imposé de lui-même, lorsqu’elle s’est rendue compte que les produits ménagers vendus en grande surface prenaient un gros pourcentage de son budget mensuel. « C’est bien plus économique de tout faire soi-même. Il n’y a qu’au début que ça peut revenir cher, quand il faut acheter d’un coup en grande quantité, surtout quand c’est bio, mais après plus du tout. Et à Paris on a la chance de tout avoir à portée de main, alors j’en profite. »

Et puisqu’il n’y a pas de petite économie, d’autres modifient leur manière de s’habiller ou revoient leurs habitudes alimentaires. C’est le cas de Xavier qui, à 32 ans, a revu toute sa manière de consommer. « Ma femme et moi, on a visionné pas mal de documentaires sur la viande, le plastique, la fast-fashion… Et on s’est dit qu’on ne voulait plus financer tout ça. » C’était il y a quatre ans, et depuis le couple ne donne plus un centime à une grande enseigne. « On fait nos courses en coopérative bio ou directement au producteur, on ne consomme plus de produits animaux pour ne pas soutenir l’industrie de la viande ou l’industrie laitière, on n’achète plus de produits neuf en électroménager, on s’habille en friperie ou sur des brocantes. Même notre dernière voiture a été achetée d’occasion ! » Ces citoyens exemplaires l’assurent, ils dépensent beaucoup moins que dans leur « ancienne vie », mais surtout, ils dépensent mieux.


Je consomme donc je suis

Sans cette prise de conscience, le piège serait donc de suivre la même logique de consommation inculquée étant jeune et de garder la tête dans le guidon. Pourtant aujourd’hui, la tendance est bien à la remise en question. Pour Xavier et sa femme, il fallait être radical. « Une fois notre décision prise, on n’a plus jamais fait d’écart. Il nous a suffit de deux jours pour donner tout dont on ne voulait plus dans notre appart, et désormais plus d’achat compulsif, on tend vers un minimalisme total et on se sent bien plus heureux ainsi. »

Pour la plupart des parisiens pourtant, impossible de changer du jour au lendemain. Selon Eva, la solution est le pas-à-pas : après les produits ménagers, elle essaiera de fabriquer ses cosmétiques… en vue de devenir un jour Zero Waste. Un bon compromis également pour Masha qui a commencé par fabriquer ses propres cosmétiques avant de voir plus large. « Au début, je m’y suis intéressée pour mes cheveux bouclés qui nécessitent une routine capillaire très précise. En faisant mes recherches je suis tombée sur des filles bouclées qui t'expliquent que tous les produits chimiques présents dans les soins défoncent la fibre capillaire et le cuir chevelu, et qu'on peut trouver des alternatives bien plus saines avec les produits naturels. Je me suis mise aux huiles végétales, huiles essentielles, hydrolats de plantes… Puis à dégainer l’application Yuka pendant mes courses. Maintenant je boycotte la fast-fashion, je ne mange presque plus de viande, et je me renseigne sur la vie en autonomie. »

Tous ces parisiens, s’ils ne font pas le même usage de la déconsommation, sont d’accord sur un point : ils se sentent mieux. Mieux dans leur corps, dans leur perception de la société, dans l’image qu’ils renvoient aux autres. « Je sais que je fais quelque chose de bien et ça change tout, conclue Eva. Et n’importe qui peut s’y mettre ! À commencer par utiliser du savon noir et du vinaigre pour nettoyer son appart, à ne plus acheter de viande, ou à chiner ses fringues de seconde main sur des appli de revente. »

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